Abstract
LES JAUNES: UN MOT-FANTASME A LA FIN DU 19e SIÈCLE En matière d'étymologie, les dictionnaires semblent condamnés, soit à l'étymon philologique abstrait, soit à la petite histoire des naissances. Toute l'élaboration complexe de l'assomption sociale des mots leur échappe. Jaune semble surgir brusquement, à la fracture des 19 et 20e siècles, pour désigner le briseur de grève. Vingt ans plus tôt en Californie, les syndicalistes s'insurgeaient contre les Asiatiques, importés en fonction des croisades patronales. En France, ces jaunes n'en sont pas. Pourquoi, comment ce terme a-t-il «pris» et s'est-il si «naturellement» inséré dans les systèmes d'oppositions du discours politique? A cause de fantasmes portés par l'histoire. Fantasme ancien, «oublié» mais resté sacral, du jaune hérétique et de ses avatars dans tout l'Occident chrétien (jaune est lié à renégat). Fantasme moderne, «fabriqué» par les propagandes xénophobes des guerres coloniales et du péril jaune. L'un et l'autre furent sans doute l'objet d'une tentative maladroite de « retournement d'étiquette» de la part des syndicats dits indépendants, sur le chaud d'événements grévistes à Montceau-les-Mines et au Creusot (1899). Faut-il dire fantasmes «assumés»? Non. La mesure des pesanteurs socio-historiques n'avait pas été prise et ce fut l'échec des biétristes. La marque reste infamante, à qui l'arbore sans pouvoir en porter le