Abstract
On examine, à partir de l’étude du Grand Cahier, d’Agota Kristof, la façon dont l’état de guerre expulse souvent brutalement l’enfant de sa position d’enfant, lui assignant une place problématique, notamment dans la succession des générations. Non seulement témoin mais aussi souvent victime de la sauvagerie des adultes, il peut néanmoins s’« identifier à l’agresseur » et devenir à son tour meurtrier. Donnant fictivement la parole à des enfants qui font l’épreuve de la brutalisation des comportements des hommes et femmes en état de guerre, Le Grand Cahier, par le choix d’une écriture glacée – on a qualifié ce livre d’« exercice de cruauté » –, conduit à son extrême limite cette représentation de l’enfance dévastée, au point qu’elle en devient inquiétante : abolition de toute faculté à rêver, à imaginer, anesthésie de la vie émotive, destruction de tout ce qui peut faire lien avec autrui, d’où insensibilité à la mort, reçue ou donnée. Cette chute hors de l’humain peut cependant être considérée comme une technique, certes mutilante, de survie.