Abstract
Balzac s’est toujours intéressé au sort des victimes « oubliées » des campagnes napoléoniennes et, outre Le Colonel Chabert, on rencontre dans son œuvre plusieurs figures de vieux grognards, mutilés ou survivant avec une maigre pension. Mais il est une nouvelle peu connue, Adieu, dont le sujet manifeste une préoccupation étonnamment moderne, et si insolite à son époque qu’il conduit le romancier à inventer une forme narrative inédite et surprenante, dont je tenterai de montrer qu’il l’emprunte au discours et à la pratique psychiatrique alors récemment mis en œuvre par Esquirol. Il s’y agit d’une femme, chose rare, qui a été traumatisée par les horreurs de la retraite de la Bérésina (où elle accompagnait son mari) et, après des années d’errance, est devenue folle et muette sans qu’aucun traitement soit parvenu à la guérir. La nouvelle, qui relève l’invraisemblable défi de nous faire pénétrer l’univers d’une folle aphasique, évoque le stratagème spectaculaire qu’invente son ancien amant pour éveiller un instant sa raison et sa parole, avant qu’elle ne meure, et qu’il se suicide dix ans après. Non sans éveiller chez le lecteur des abîmes de réflexion sur cette victime « collatérale », et le recentrement de l’Histoire.