Abstract
Cette étude analyse l’économie de guerre dans la région des Grands Lacs à partir du cas de l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), en mettant l’accent sur l’articulation entre souveraineté, contrôle territorial, réseaux transfrontaliers et circuits miniers. L’objectif est double : comprendre comment se reproduisent des formes de gouvernance armée et de taxation parallèle dans les espaces où l’autorité publique est fragmentée, puis proposer un cadre théorique de réduction des vulnérabilités étatiques, désigné ici comme théorie de l’« État fugu souverain ». L’analyse s’inscrit dans le constructivisme en relations internationales et mobilise une démarche qualitative combinant lecture génétique, raisonnement dialectique, documentation et entretiens menés auprès d’acteurs du secteur minier à Rubaya. Les données de terrain font ressortir des perceptions convergentes relatives à la faible présence de l’administration publique, à la concentration des circuits d’achat et à l’existence de prélèvements opérés dans un environnement de contrôle armé. La triangulation documentaire renforce plusieurs de ces constats : les rapports du Groupe d’experts des Nations Unies ont documenté le contrôle d’AFC/M23 sur Rubaya, la mise en place d’une administration parallèle, la taxation des minerais et des flux illicites vers le Rwanda, tandis que le Conseil de sécurité a également demandé l’arrêt du soutien rwandais au M23 et, parallèlement, la cessation de l’appui des forces congolaises à certains groupes armés, notamment les FDLR. L’étude conclut que l’économie de guerre doit être comprise comme un système relationnel et adaptatif plutôt que comme le simple effet mécanique de l’abondance minière. La théorie de l’« État fugu souverain » est présentée comme une proposition à tester, fondée sur le renforcement institutionnel, la traçabilité, la transparence, la sécurité publique, la transformation locale de la valeur et la coopération régionale.